Collectif Soutenons Le Mur

Archive Collectif Le Mur – Psychanalyse à l'épreuve de l'autisme – Sophie Robert

Réaction : Quand Le Monde exploite les positions de Laurent Mottron
par David Heurtevent, MA Georgetown david@soutenonslemur.org

Les travaux du chercheur Laurent Mottron sont l’objet d’un article dans Le Monde du 16/12/2011 appelant à changer le regard sur l’autisme. Cependant, cet article du Monde est particulièrement dangereux, car il exploite les propos mal informés de Laurent Mottron sur la situation de l’autisme en France.

 

Introduction

D’abord, je tiens à dire que je partage avec Laurent Mottron sa volonté de changer le regard de la société sur l’autisme, de dé-stigmatiser l’autisme et d’en montrer les avantages dans certaines situation. Je partage également son opinion concernant les limites des tests de QI et ses doutes concernant la validité de certaines thérapies. Cependant, sa volonté farouche d’intégration en milieu ordinaire et d’opposition aux thérapies cognitivo-comportementales (TCC) desservent, à court terme, la cause de l’autisme en France en faisant le jeu des théories psychanalytiques. En effet, sa position, qui pourrait être assimilée à du « laissez faire » psychanalytique, jette un trouble en plein débat autour du film « Le Mur » et dans l’attente de recommandations de la Haute Autorité de Santé (HAS). En résumé, j’estime à titre personnel que l’article du Monde exploite ses positions à des fins franco-françaises.

 

La publication d’origine dans Nature

Laurent Mottron a publié un article intitulé « Le pouvoir de l’autisme »1, paru dans la revue Nature le 3 novembre et qui a suscité de vives réactions, y compris dans le monde anglo-saxon.
Un article de L’Informateur de Rivière-des-Prairies intitulé « L’autisme n’est pas une tare mentale, soutient un chercheur » du 15/12/2011 résume :
« Intitulé « Changing perceptions : The power of autism » (« Changer les perceptions : le pouvoir de l’autisme »), l’article du Dr Mottron, qui est le psychiatre responsable de la clinique spécialisée de l’autisme à l’Hôpital Rivière-des-Prairies et professeur à l’Université de Montréal, se veut une défense des personnes atteintes d’autisme, qui possèdent une « structure cérébrale différente » de celle des personnes dites « normales », mais qui ne devraient pas être catégorisées comme « anormales ». [...]
L’autisme est la seule condition neurodéveloppementale qui possède des avantages cognitifs. Seulement 10 % des autistes ont un désordre neurobiologique qui altère leur intelligence, estime-t-il. »

 

L’article dans Le Monde

 

L’article du quotidien Le Monde, signé par un correspondant à Montréal, met en avant le travail de Laurent Mottron et de son élève Michelle Dawson, une autiste de haut niveau travaillant dans son laboratoire. Il y est proposé de considérer l’autisme comme un variant de l’espèce humaine et non comme un trouble.

Dans un premier temps, l’article parle spécifiquement de l’autisme couplé à la haute intelligence et attribue à l’autisme une force intellectuelle : « l’autisme, combiné à une intelligence extrême et à un intérêt pour la science, peut s’avérer une force dans un laboratoire de recherche ». « Ce groupe défend l’idée que la science, en considérant l’autisme comme une maladie à guérir, passe à côté de sa contribution intellectuelle et sociale ». Michelle Dawson se dit « fascinée par cette extraordinaire capacité d’apprentissage des autistes ». Les deux scientifiques pensent que l’autisme est fait de forces et de faiblesses et expliquent le fonctionnement autistique par un modèle original du traitement de l’information différent pour les autistes, baptisé « surfonctionnement perceptif ». Ils critiquent également la validité des tests de QI suivant les arguments de l’article paru dans Nature.

Dans un second temps, il critique très sévèrement le rapport coût/bénéfice de l’intervention comportementale intensive (ICI) et de l’ABA. Le journal écrit : « selon l’Académie américaine de pédiatrie, « la force de la preuve (en faveur de l’efficacité de ces techniques) est insuffisante à basse. [...] M. Mottron s’inquiète pour sa part d’un possible soutien gouvernemental français à l’ICI. La Haute Autorité de santé a en effet commandé un rapport sur ces méthodes qui lui semble biaisé en leur faveur : « En favorisant l’ABA (analyse appliquée du comportement) pour contrer la psychanalyse de l’autisme, on passe du tsar à Lénine ! » [...] Au lieu de monopoliser le budget de l’enfance inadaptée pour de telles thérapies, on ferait mieux, selon lui, d’accepter qu’il n’y a pas de traitement de l’autisme, d’aider les autistes à trouver une fonction en société, avec garanties de droits, gestion pragmatique des crises adaptatives, accès renforcé à des services spécialisés éclectiques et aide pour une meilleure qualité de vie. Et surtout, il faudrait revoir l’équilibre entre le niveau d’aide apporté pendant l’enfance et celui donné à l’âge adulte, en augmentant le second. Il faudrait selon eux « payer des gens qui iraient dans les entreprises identifier des tâches où les autistes excellent et pour adapter leurs conditions de travail.  »

 

Ma critique des articles

 

Cet article est extrêmement dangereux s’il est lu dans un contexte français, sans une compréhension suffisante des débats internationaux entourant le débat actuel sur le coût-bénéfice des méthodes ABA.

D’abord, cet article généralise abusivement à l’ensemble de l’autisme la situation de certains autistes de haut niveau, sans déficience intellectuelle, avec douance et sans trouble langagier. Or, on ne peut ignorer le fait qu’une partie des autistes présente une co-morbidité DI, des troubles langagiers ou des troubles du comportement, qui nécessitent une intervention adéquate. Pour autant, la question de la proportion d’autistes avec DI n’est pas tranchée. Une étude internationale récente (2011) en Corée du Sud montre que 59% du groupe à forte probabilité de spectre autistique aurait une déficience intellectuelle 2. Cependant, ce chiffre reste à prendre avec précaution. En 2006, Marybeth Goldberg Ederson notait que plus de recherche est nécessaire avant de pouvoir conclure quand au pourcentage d’enfant avec autism présentant un retard mental3.

Ensuite, cet article ignore le fait que l’ABA ou l’ICI sont rarement proposés seuls et que d’autres alternatives éducatives ou thérapeutiques émergentes existent ou sont testées (TEACCH, RDI de Steven Gutstein, Social stories de Carol Gray, etc).

Enfin, même si les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) ont une efficacité modérée, elles restent une avancée majeure en terme d’efficacité et de respect de l’intégrité des personnes, par rapport aux approches psychanalytiques et aux techniques de torture, comme le packing, qui continuent à y être employées.

Nier le bénéfice des TCC, revient en France à faire le jeu des approches psychanalytiques qui y sont hégémoniques et il est très clair que les positions de Laurent Mottron sont exploitées dans cet article à des fins franco-françaises.

En conclusion, l’article doit être lu avec la plus grande prudence.

 

Notes

 

1 Mottron L. Changing perceptions: The power of autism. Nature 2011 Nov 3; 479, 33–35 doi:10.1038/479033a. http://www.nature.com/nature/journal/v479/n7371/full/479033a.html

2 Kim YS, Leventhal BL, Koh YJ, Fombonne E, Laska E, Lim EC, Cheon KA, Kim SJ, Kim YK, Lee H, Song DH, Grinker RR. Prevalence of autism spectrum disorders in a total population sample. Am J Psychiatry. 2011 Sep;168(9):904-12. Epub 2011 May 9. PubMed PMID: 21558103.

3 Are the Majority of Children With Autism Mentally Retarded? : A Systematic Evaluation of the Data. Goldberg Ederson M. Focus Autism Other Dev Disabl. 2006 21: 66. DOI: 10.1177/10883576060210020301. http://foa.sagepub.com/content/21/2/66

David Heurtevent On décembre - 24 - 2011

9 Responses so far.

  1. Jocya dit :

    Cet article doit faire la UNE! ce n’est pas seulement un billet d’humeur. Le message de l’auteur est fort et je rejoins l’analyse de ce monsieur; M Mottron est controversé au Québec aussi. A la différence qu’au Québec, même si tout n’est pas parfait, l’Intervention Comportementale Intensive (ICI) est officiellement implantée au sein des Centres de Réadaptation, et financée par le gouvernement, comme dans de nombreuses provinces canadiennes….ce qui est loin d’être le cas en France. Il ne faut surtout pas que le message de L Mottron soit considéré comme un consensus largement admis.

    • David Heurtevent dit :

      Beaucoup de canadiens nous ont effectivement fait part du caractère contesté de Laurent Mottron chez eux.

    • Nicol dit :

      Je suis père d’une petite autiste qui nous venons juste de sortir des griffes de la psychanalyse et nous commençons un suivi TCC avec methodes PECS, ABA. En à peine 2 mois constatons une évolution importante avec régressions des angoisses et amélioration de la communication. Selon mon analyse actuelle, il faut un suivi TCC (3 séances par semaine) et le reste du temps l’école à plein temps avec AVS plein temps.
      Bilan : efficace pour le développement de l’enfant, 2 fois moins cher à l’état que le suivi plein temps dans des centres soit disant adapté. Bien sûr cela demande un investissement très important des parents mais nous ne devons nous investir pour mieux comprendre et aimer notre enfant. Enfin la solidarité nationale a ses limites également.

  2. Carole dit :

    c’est exactement la réflexion que je me suis faite ! Pour en avoir discute Ave de nombreux parents ils n’ont pas du tout cette perception. Je me permettrai d’envoyer aux membres de mon association un lien vers votre billet !

    • David Heurtevent dit :

      N’hésitez pas. Ce site est une ressource permanent pour débattre.

  3. Debbie dit :

    j’ai bien lu l’article dans le monde et ai deja lu le livre de Dr Mottron « Une autre intellegence » ou il expose ces idees et celles de Michelle Dawson. Il n’est nullement contre les TCCs, sauf l’ABA intensive. Son probleme (ou plutot celui de MD, car ca vient d’elle) est dans l’attente qui ont beaucoup de parents que l’ABA va « guerrir » l’autisme (or si on suit leur logique on ne veut pas guerrir car c’est une autre maniere d’etre et non pas une maladie). en effet ca ne saute pas aux yeax dans l’article du monde… Pas etonnant!

  4. rouveyrollis hervé dit :

    Une réaction tardive : penser autrement cela n’est donc pas autorisé ?

    Le Monde ne manipule ni n’instrumentalise et sa reprise de l’article de Nature est fidèle cela n’est guère contestable, rappelant là que cela n’est pas une nouveauté, référence que vous devez connaître au congrés d’autisme france de 2009 me semble t-il.

    Mottron a ses idées , pensez vous vraiment qu’il interdise d’autres pensées que les siennes; il semble que non (une simple hypothèse, je n’ai pas entendu Mottron sur le sujet de controverse probables)

    Vous reconnaissez vous dans cette possible posture ?

    • admin dit :

      Seul Laurent Mottron serait capable d’expliquer les conditions de sortie de cet article. Nous ne censurons pas, la preuve, nous vous laissons la parole.

  • RSS
  • Delicious
  • Digg
  • Facebook
  • Twitter
  • Linkedin
  • Youtube
Le_mur_censuré

Officiel : Fin de partie po

  Suite à la décision de justice du 26 janvier 2012, ...

2012-03-29-Sciences-et-Avenir-3339221

Sciences et Avenir : "Autis

Sciences et Avenir consacre un dossier de 6 pages dans ...

2012-campagne-collectif-autisme-grande-cause

La campagne Grande Cause Na

La campagne grand publie de l' "Autisme Grande Cause Nationale ...

logo-Senat

Sénat : Evaluation de l'im

Le Sénat a publié il y a quelques jours la ...

2012-Franck-Ramus

Franck Ramus (CNRS) pose de

Franck Ramus est directeur de recherches au CNRS, au Laboratoire ...