Collectif Soutenons Le Mur

Archive Collectif Le Mur – Psychanalyse à l'épreuve de l'autisme – Sophie Robert

Par David Heurtevent, Asperger, MA Georgetown

Jamais la presse n’aura autant parlé d’autisme dans ses colonnes et sur ses sites internet. La sortie des recommandations de la HAS sur l’autisme le 8 mars 2012 est accompagnée de la sortie de plus d’une cinquantaine d’articles. Pourtant, difficile de se faire une opinion claire en lisant les analyses de la presse sur ces recommandations sous influence. Victoire des associations ou coup d’esbroufe des professionnel, à vous de juger.

La psychanalyse a-t-elle vraiment perdu le combat ?

La dépêche AFP, reprise sur TV5, met en avant « mise sur la touche » des approches psychanalytiques,  qualifiées de non-consensuelles par la HAS et qui « sont écartées des recommandations ». La dépêche rappelle que la HAS a conclu que « les caractéristiques psychologiques des parents ne sont pas un facteur de risque de survenue des TED » et que cela met fin à la culpabilisation des parents. L’article note également que « la HAS et l’ANESM condamnent par ailleurs la technique controversée du packing ».

La Croix, rappelle que « le rapport de la HAS était […] très attendu » et que «  la psychanalyse devra faire ses preuves ». Le journal explique : « pendant près de 30 ans, la prise en charge des enfants autistes a été presque exclusivement assurée par des pédopsychiatres très largement influencés par la psychanalyses » et que « ces dernières années, ces méthodes ont été violemment remises en cause pas de nombreux parents ».

Ouest France est d’accord en titrant «un pas vers les familles » et en retenant surtout que pour la HAS « les approches psychanalytiques n’ont pas fait leurs preuves ».

Estelle Saget dans l’Express juge que « la HAS désavoue la psychanalyse… mais pas trop » et fait observer qu’ « elle est moins sévère que prévu ». Elle estime que « le rapport a donc évolué dans un sens plus favorables à la psychanalyse, ce qui ne manquera pas de susciter la protestation des associations de familles de patients. Concernant la technique du packing, sa condamnation devrait elle aussi provoquer la mobilisation de ses défenseurs. »

Pour le site internet d’analyse des médias Arrêt sur Images, « La Haute autorité de santé maintient son jugement négatif, mais le présente de façon (un peu) moins violente » et d’évoquer « une petite modification qui n’a pas empêché Le Monde de juger aujourd’hui que « la psychanalyse a perdu le combat »».

En effet, à croire « Le Monde » et « Libération » habituellement proches de la psychanalyse, ce serait une défaite de la psychanalyse. En effet, Le Monde titre « Autisme : l’approche psychanalytique mise hors jeu », tandis que Libération reconnaît des « coups durs contre la psychanalyse.

En réalité, le propos est nuancé. Si dans Le Monde, Catherine Vincent pense que « la psychanalyse a perdu le combat », elle évoque un « changement diplomatique » de la HAS : « A un détail près, la position de la HAS est restée inchangée ». C’est quand même selon elle une révolution : « Pour la première fois en France dans le champ de la pédopsychiatrie, un texte recommande officiellement le recours intensif aux méthodes éducatives et comportementales ».  Le journal va plus loin en comparant psychanalyse et approche éducative : « Si l’approche éducative et comportementale (type ABA ou Teacch), basée sur des apprentissages répétés, fait donc désormais partie des « interventions recommandées », il n’en va pas de même pour les approches psychanalytiques ».

Libération se concentre sur le désaveu de la HAS : « La Haute Autorité de Santé a clairement désavoué, hier, le monde analytique » et sur les « propos terribles » de Philippe Evrard, ancien chef de neuro-pédiatrie à  l’Hôpital Robert-Debré à Paris, et président du comité de pilotage autisme de la HAS : « La solidarité nationale est gravement et catastrophiquement mise à mal. Que rien ne change serait un scandale immoral ».

Le Figaro titre d’un ton un peu exaspéré « Autisme : encore un sursis pour la psychanalyse » et s’agace : « La Haute autorité de santé (HAS) aura donc fait machine arrière dans ses nouvelles recommandations sur l’autisme et autre troubles envahissants du développement. Il y a un mois, la version qui circulait classait les approches psychanalytiques et la psychothérapie institutionnelle dans les «interventions non recommandées ou non consensuelles». Dans la version présentée jeudi 8 mars, elle n’est plus qu’une «intervention non consensuelle». »

Pour sa part, Le Généraliste, journal professionnel médical, voit bien uniquement un ballotage favorable aux techniques comportementales : « comme prévu, ses experts se démarquent de ces deux thérapies [packing et psychanalyse] et plaident plutôt pour les techniques comportementales, mais sans décerner pour autant à ces dernières un brevet d’efficacité absolue ». TF1/LCI estiment également que, pour la HAS,  « la pertinence des approches psychanalytiques dans la prise en charge de l’autisme n’est pas démontrée ».  Europe 1 est d’accord sur le fait que « la Haute autorité de santé critique la pertinence de cette méthode, mais ne l’interdit pas » et rappelle que pour la HAS c’est « l’absence de données sur leur efficacité et la divergence des avis exprimés » qui justifie un classement des approches psychanalytiques et de la psychothérapie institutionnelle en « non-consensuel ».

La Croix préfère rappeler la définition des troubles envahissants du comportement et les chiffres tels que publiés par la HAS : « 5000 nouveaux enfants autistes [sont] diagnostiqués chaque année » en France.

Rue 89 est plus sévère en jugeant qu’« entre psys et antipsys, [c’est] un rapport qui ne tranche rien ». Sophie Verney-Caillat rappelle « La Haute autorité de santé (HAS) jouait sa crédibilité sur cette affaire : appelée à se prononcer sur les bonnes pratiques à adopter face à l’autisme, grande cause nationale 2012 et objet d’une bataille effrénée, elle a rendu un rapport [PDF] qui tente un impossible compromis ».

Le Packing n’est pas interdit

L’AFP, reprise par Handicap.fr, rappelle que « cette technique, utilisée dans les années 1970 aux patients schizophrènes et adaptée à partir des années 1980 aux enfants autistes, consiste en un enveloppement serré, humide et le plus souvent froid, suivi d’une réchauffement des draps et couvertures, au cours d’une séance de 45 minutes » et indique que « la Haute autorité de santé (HAS) et l’Agence nationale de l’évaluation et de la qualité des établissements et services sociaux et médico-sociaux (Anesm) se sont déclarées « formellement opposées à l’utilisation de cette pratique ».

L’AFP précise que « l’association Vaincre l’Autisme, qui milite depuis 2007 contre cette méthode assimilable, selon elle, à une « maltraitance indirecte », accueille « de manière très positive » l’avis de la HAS, selon son président M’Hammed Sajidi ».

Le Huffington Post France, qui avait annoncé un peu rapidement quelques heures avant la sortie du rapport l’interdiction du packing, apporte une correction : « Suivant des informations du journal Libération concernant une version provisoire du rapport de la Haute autorité de santé, ainsi que celles de nos propres sources, nous avions indiqué dans la première version de notre article que le packing serait « interdit ». Cette formulation est exagérée, la Haute autorité de santé, qui se déclare « formellement opposée à l’utilisation de cette pratique », n’ayant pas les moyens de l’interdire à proprement parler, mais pouvant simplement effectuer des recommandations

Le Huffington Post y qualifie la décision de « Mauvais signal pour le « packing » ». Il donne la parole à Pierre Delion, promoteur de cette technique qui s’insurge et parle de « décision idéologique » (Pierre Delion développe d’ailleurs sa réaction et fustige la HAS dans un blog posté sur le site de Michel Balat).

« Ce sont des attaques idéologiques absurdes. Le packing est une méthode inoffensive qui ne présente aucun danger », explique la psychiatre Loriane Brunessaux, responsable du Centre médico-psychologique de Corbeil Essonnes. « L’attaque du packing vient de personnes qui ignorent ce que c’est », ajoute la psychiatre. »

Patrick Chelma, psychiatre et psychanalyste, juge que « c’est une ingérence dans le soin, et toutes les pratiques de médiation sont menacées ».

Dans Rue 89, Paul Machto, psychiatre et l’un des fondateurs du Collectif des 39 contre la nuit sécuritaire, estime concernant l’intediction du packing que : « La HAS ne s’appuie pas sur des éléments scientifiques, elle se décrédibilise totalement en prenant ses positions sous la pression de certaines associations de parents. »

 

Les psychiatres et les psychanalystes critiquent les recommandations

Les recommandations de la HAS n’ont pas manqué de mettre le feu au poudre chez les psychiatres et les psychanalystes.

Dès le 4 mars 2012, Jacques-Alain Miller et les psychanalystes freudiens se réunissaient dans une réunion de crise à l’hôtel Lutétia. France TV explique « Pour réagir à la « croisade » menée contre la psychanalyse, une vidéo et un texte du psychanalyste Jacques-Alain Miller ont été mise en ligne mercredi sur le site de la revue La Règle du jeu, la revue de Bernard-Henri Lévy ». Jacques-Alain Miller y critique ouvertement la HAS en parlant d’« une agence administrative dite indépendante ».

Pour Aude Lorriaux du Huffington Post France, « la psychanalyse [est] mise à l’index ». Selon elle, « cette absence de soutien, dans le pays de Jacques Lacan et de Françoise Dolto, fait mal aux praticiens, et alourdit le débat sur l’autisme, déjà traversé de part en part de tensions ». L’article ensuite de donner la parole à Jean-Luc Harousseau, président du collège de la Haute Autorité de Santé qui s’insurge : « la psychanalyse doit accepter l’évaluation. Ce n’est pas normal qu’on ne puisse pas trouver dans la littérature scientifique un seul article qui dise à quoi cela sert ». L’article pense que « la sanction de la HAS fait suite à une série d’attaques, venues de l’association Vaincre L’Autisme, fer de lance de la critique contre la psychanalyse » et « ce n’est pas tout. Après un film [Le Mur] qui conclut à l’échec de la psychanalyse, les menaces s’accumulent du coté parlementaire ». L’article alors de rappeler la proposition de loi de Daniel Fasquelle et sa dénonciation des pressions sur la HAS.

Le Huffington Post interviewe Loriane Brunessaux, responsable du CMP de Corbeil-Essonnes et membre du Collectif des 39, qui revendique des méthodes multi-disciplinaires et « plus que des méthodes purement psychanalytiques, une « approche » psychanalytique ». D’après elle, « la Haute autorité de santé n’est absolument pas indépendante » et veux y voir une « très très mauvaise période pour le soin psychique ».

L’article rappelle également que pour la CGT-Santé, il s’agit d’une « croisade » d’un député qui se fait le « relais du puissant lobby de quelques associations » et que « rien ne justifie les accusations excessives de torture et de mauvais traitements ».

L’Humanité préfère publier le témoignage de Mariana ALBA DE LUNA, une sœur d’autiste devenue psychologue clinicienne et psychanalyste au Centre Hospitalier Clos Benard d’Aubervilliers (93), qui accueille des enfants et adolescents autistes. L’Humanité  met en gras des passages en faveur des psychanalystes. Par exemple, « Elle a toujours été entourée de gens extraordinaires ». « Aucune histoire n’est comparable ni superposable à une autre» ou encore « les autistes continueront à être des êtres de langage ». 

Reprenant les arguments classiques des psychanalystes qui attaquent les comportementalistes, La Croix, affirme qu’« au Québec, le choix du comportementalisme ne satisfait pas tout le monde ». Selon Johanne Lauzon, président de la Fédération québécoise de l’autisme « Il n’y a pas de recette miracle ». Le chercheur Laurent Mottron y évoque la fausse perception concernant l’intelligence des autistes (75% des autistes sont considérés comme d’une intelligence faible) et y attaque les thérapies comportementales.

Du coté des psychiatres, la Fédération française de psychiatrie (FFP-CNPP) insiste dans Le Monde sur la fragilité des connaissances : « toute affirmation concernant des thérapies, quelles qu’elles soient, même présentées comme ayant une efficacité prouvée ou réfutée a priori, demande à être confrontée à la pratique sur la durée et à de nouvelles études envisageant l’ensemble de la complexité de la question ».

D’après Rue 89, Bernard Golse, chef de service de pédopsychiatrie à Necker : « assure qu’il ne changera rien dans ses pratiques ». Il estime que « La HAS s’est déconsidérée car elle n’a fait que sentir le vent d’un coté ou de l’autre et ne remplit pas son rôle d’instance scientifique objective. Je m’étonne que les autorités ne s’intéressent pas à nos protocoles de recherche, menés avec l’Inserm et la Fédération française de psychiatrie. »

Les associations se réjouissent du rapport mais restent prudentes

Le Monde, propose un article « entre inquiétudes et félicitations : réactions après le rapport sur l’autisme de la Haute autorité de santé », qui fait un bilan des positions déjà exprimées dès la mi-journée du 8 mars 2012 dans un reportage de France 3:

« Le Collectif Autisme, qui rassemble les six fédérations d’associations de parents d’enfants autistes les plus représentatives en France (Asperger Aide France, Autisme France, Autistes sans frontières, Sésame Autisme, Pro Aid Autisme et La Fondation Autisme), note que « seules sont recommandées par la HAS dans le cadre de l’accompagnement des personnes autistes les approches éducatives ayant fait la preuve de leur efficacité ». Il regrette cependant « que les approches psychanalytiques soient seulement qualifiées de ‘non consensuelles’, alors qu’aucune étude scientifique ne valide ces pratiques et qu’elles ne correspondent en rien aux besoins des usagers, pourtant un pilier de la construction des recommandations ». Le Collectif précise qu’il sera« particulièrement attentif à ce que des approches dites ‘intégratives’, sans aucun contenu, ne servent pas à imposer indirectement la psychanalyse ou la psychothérapie institutionnelle, qui ne figurent pas dans les pratiques recommandées ».

L’association Vaincre l’autisme, qui a fait de l’interdiction du packing son cheval de bataille, « félicite la HAS pour la sortie de son rapport ». Elle estime que celui-ci, « respectueux des droits et besoins des personnes atteintes et, surtout, tenant compte des dernières avancées scientifiques, médicales et pédagogiques internationales, doit désormais être diffusé à large échelle pour ne pas rester lettre morte ». Et appelle les pouvoirs publics à en tirer « les conclusions qui s’imposent, à commencer par donner une suite à notre demande de moratoire contre le packing ».

Daniel Fasquelle, député (UMP) du Pas-de-Calais, auteur d’une proposition de loi visant à interdire l’approche psychanalytique dans le champ de l’autisme, constate que la HAS « donne enfin raison aux parents, qui revendiquent depuis de nombreuses années la possibilité de recourir à des stratégies éducatives ou comportementales ». Il déplore cependant « que la HAS ait reculé sous les pressions corporatistes du lobby psychanalytique, puisqu’elle a simplement choisi de classer les pratiques d’inspiration psychanalytique dans les’interventions globales non consensuelles’ ». L’absence de données sur leur efficacité, à la différence des méthodes éducatives et comportementales, aurait dû, selon lui, « les faire figurer dans les pratiques non recommandées, au même titre que les régimes sans gluten, certains sédatifs et d’autres méthodes n’ayant pas fait la preuve scientifique de leur utilité ». »

Est-ce véritablement une victoire pour les associations ?

« En France, la psychanalyse vient de perdre une bataille » juge RFI. Mais rien ne permet aujourd’hui de garantir que les choses vont changer dans les faits rapidement. Le site internet ecologie.tv y voit une « victoire mitigée des associations de parents » mais rappelle que « les psychanalystes qui régnaient en maîtres sur la prise en charge de l’autisme avaient fait mains et pieds pour bloquer l’introduction de ces thérapies. De nombreux parents avaient dû traverser la frontière pour assurer une prise en charge appropriée à leurs progénitures ».

Isabelle Resplendino, parent d’un enfant asperger, citée dans Rue89 fait le constat amer : «  La psychanalyse a sauvé les meubles. Dire “non consensuel” ne veut pas dire “mauvais”, donc on va se retrouver avec 10% de méthode comportementale et 90% de méthodes psychanalytiques ».

L’avenir dira si les associations arriveront à transformer l’essai et si le prochain gouvernement se saisira enfin du dossier.

admin On mars - 9 - 2012

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